Le trains dits des mineurs
"Le matin du 13 juin 1941, 276 mineurs arrêtés pendant la grande grève du « Pays Noir » du Nord-Pas-de-Calais sont extraits de la caserne Vincent à Valenciennes et de la caserne Kléber à Lille pour être dirigés le jour même, dans des camions allemands, vers la citadelle de Huy en Belgique. Le 20 juillet, après plus d’un mois et demi passé dans les geôles de la citadelle belge, les services de la police de sécurité de Bruxelles en désignent au moins 244 d’entre eux ( A ce jour, aucune archive ne permet d’attester l’effectif réel du transport) pour constituer un transport à destination du KL Sachsenhausen. Partis le 25 juillet, ils arrivent le lendemain au KL Sachsenhausen.
Certains mineurs envoyés à Huy pour les mêmes motifs n’ont pas fait partie du transport à destination de ce KL : deux hommes se sont évadés de la citadelle belge, alors qu’un troisième a été rapatrié vers l’hôpital de Lille comme grand malade. Pour le dernier, il n’existe aucune trace de son entrée au KL Sachsenhausen après son départ de France.
Région très industrialisée, le Nord-Pas-de-Calais présente un intérêt économique important pour les Allemands qui, dès leur arrivée, s’emploient à remettre l’appareil de production minier en marche. Mais pour accroître le rendement, les journées de travail sont allongées et les pauses supprimées, alors que les salaires sont bloqués. Les mineurs et leurs familles sont par ailleurs touchés par les difficultés du ravitaillement. La disette atteint son point culminant pendant l’hiver. De ce fait, les grèves et arrêts de travail se développent, entraînant une baisse de la production qui incite les Allemands, le 1er janvier 1941, à augmenter la journée de travail d’une demi-heure sans revalorisation des salaires. Des structures clandestines animées par des militants communistes se mettent en place dans certains puits.
Dans ce contexte tendu, le 27 mai, à la fosse 7 de Dourges dans le Pas-de-Calais, au puits dit « Le Dahomey », une grève débute qui s’étend rapidement à l’ensemble du bassin minier. Les revendications sont presque exclusivement sociales et portent sur des augmentations de salaires, sur de meilleures conditions de travail, et surtout sur l’amélioration du ravitaillement. Mais, très vite, s’ajoute le refus de la présence allemande. Le sentiment patriotique grandit ; il est associé au mouvement social par l’action coordonnée des militants communistes, dont un des buts principaux est de ralentir la production bénéfique à la Wehrmacht.
Plus de 100 000 mineurs, sur les 143 000 du bassin houiller, ont stoppé leur activité, et à leur tour les industries annexes — les cokeries, les centrales électriques et l’industrie textile — sont frappées par le mouvement. Le rôle des femmes n’est pas négligeable : elles bloquent l’entrée des fosses, incitent ou menacent les récalcitrants à la grève et manifestent devant les bureaux des compagnies.
Le 3 juin, le général Niehoff, chef de l’OFK 670 de Lille, fait condamner 11 mineurs et 2 femmes et les déporte vers des prisons allemandes. Correlativement, cette mesure d’intimidation ne suffit pas. Aussi, le gouverneur militaire von Falkenhausen envoie des renforts de troupes et fait régner sur place un véritable état de siège. Le paiement des salaires est suspendu et les cartes de ravitaillement ne sont plus distribuées. En parallèle à ces mesures contraignantes, les Allemands opèrent de nombreuses arrestations en collaboration avec les autorités françaises.
Cette terreur et le manque de ravitaillement brisent la résolution des mineurs et, le 10 juin, la reprise est générale ; les soldats se retirent des carreaux. La répression a conduit à l’arrestation de 450 personnes et, pour que la dissuasion perdure dans les esprits, von Falkenhausen ordonne une déportation en masse d’ouvriers mineurs arrêtés pendant la grève. C’est cette volonté qui conduit près de 250 d’entre eux dans le KL Sachsenhausen. Les 244 mineurs dont l’immatriculation au KL Sachsenhausen est attestée connaissent ensuite des parcours très différents et de nombreux camps : 65 sont libérés après leur entrée dans le système concentrationnaire. Si ces cas de libération ne sont pas uniques, ils restent exceptionnels quant à leur proportion sur un effectif de 244 personnes. Les libérations concernent plus d’un quart des déportés de ce transport.
Le 8 juin et le 10 décembre de l’année 1942, dont 2 pour cause de santé ; un groupe de 33 personnes est transféré du KL le 22 septembre 1943 vers les prisons de Berlin, Hanovre, Dortmund, Aix-la-Chapelle et Verviers en Belgique, où ils sont libérés le 5 octobre 1943 ; la dernière libération du KL Sachsenhausen a lieu le 18 octobre 1943 pour cause de santé. Après transfert dans un autre KL, 7 autres mineurs sont libérés : 2 le sont du KL Dachau, le 23 octobre 1943, 1 du KL Buchenwald, le 20 novembre 1943, 1 autre de Dachau, le 23 novembre, 1 du KL Mauthausen, le 27 novembre, 2 du camp d’Auschwitz, le premier, le 29 décembre 1943 et le second, le 21 janvier 1944. Si aux yeux des déportés eux-mêmes ces libérations n’ont pas de motif apparent, on peut estimer que le besoin d’ouvriers qualifiés pour faire marcher l’appareil de production dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais incite les Allemands à permettre le retour des hommes considérés comme les moins dangereux.
Les 187 déportés non libérés connaissent des transferts dans d’autres KL : ainsi, le 18 septembre 1943, un transport de 65 détenus est organisé à Sachsenhausen pour rejoindre le KL Buchenwald. Parmi eux, se trouvent 30 mineurs du Nord-Pas-de-Calais dont la destination prévue est le Kommando de Dora. Ils ont été désignés pour participer à l’aménagement du tunnel qui abritera l’usine chargée de produire en série les V2, nouvelle arme de représailles allemande. Mais beaucoup disparaissent avant que l’usine ne commence à produire en février 1944 et, au total, deux tiers décèdent à Dora. Par ailleurs, 3 autres mineurs sont transférés au KL Neuengamme le 1ᵉʳ janvier 1942 avant un nouveau départ dans un transport de 500 détenus à destination du camp de Dachau où ils sont immatriculés dans les « 32000 », le 1ᵉʳ août de la même année.
Deux de leurs camarades connaissent un parcours extraordinaire : Aristide Boursier et Auguste Brunet sont affectés en septembre 1942 à la SS-Baubrigade 1, Kommando volant utilisé par les SS pour faire des travaux de déblaiements dans les villes bombardées ou réparer des voies de communication détruites. La SS-Baubrigade 1 passe par Duisburg, puis Düsseldorf avant d’être rattachée administrativement le 24 février 1943 au KL Neuengamme, où les 2 mineurs sont immatriculés respectivement 16626 et 16651. De là, dans un transport de 1 000 détenus, ils sont transférés sur l’île anglo-normande d’Aurigny pour être affectés au camp SS de Sylt. Les prisonniers subissent des conditions de vie et de travail forcé inhumaines, jusqu’en juin 1944 où les SS décident l’évacuation des survivants après le débarquement allié en Normandie. Par de petits caboteurs, ils rejoignent Guernesey puis Jersey et enfin Saint-Malo.
Le 2 juillet, les hommes sont chargés dans des wagons à bestiaux et le convoi s’ébranle en direction de Rennes, Redon, Savenay, Nantes, Angers, Tours, Vierzon, Moulins le 26 juillet, Nevers, Chalon-sur-Saône, et Dijon le 27. Puis le convoi rejoint Bruxelles après être passé par Nancy, Metz et Sedan. De la capitale belge, les déportés sont conduits à Kortemark en Belgique avant leur transfert en train début septembre pour le camp de Neue-Sollstedt près de Kassel. Le 22 septembre, la Baubrigade est rattachée au camp de Buchenwald, puis à celui de Dora le 28 octobre et enfin, quatre ans après l’arrivée des mineurs, au camp de Sachsenhausen le 10 décembre 1944. Ils survivent à ce terrible périple concentrationnaire et rentrent de déportation.
Pendant l’année 1942, 8 mineurs sont transférés au KL Dachau par au moins trois transports différents : 2 le 6 août, 3 le 11 octobre et 2 le 15 novembre, le huitième étant décédé dans ce même camp. Ce sont 11 autres mineurs qui partent en train le 18 juin 1944, avec des Belges et des Norvégiens, pour le seul camp de concentration situé sur le territoire français annexé. Ils arrivent le 21 juin à Natzweiler, immatriculés dans la série des « 17000 » et sont affublés des deux lettres « NN » imposant le secret. Ce transfert est la conséquence d’un décret de Himmler ordonnant le regroupement de tous les prisonniers « Nacht und Nebel » internés en KL vers le KL Natzweiler. Ces hommes subissent ensuite, en septembre 1944, l’évacuation du camp vers Dachau, sous la menace de l’avance des troupes alliées. Seulement 5 sont revenus. Deux des mineurs sont transférés au KL Flossenbürg le 1ᵉʳ septembre 1944, alors que 2 autres se trouvent au camp de Lublin-Majdanek, le 25 janvier 1944. Mais, devant l’avance de l’Armée rouge, ils sont évacués vers Auschwitz où ils parviennent le 29 juillet 1944. En janvier 1945, les camps les plus à l’Est sont à leur tour évacués et ils partent dans un transport de 5 714 détenus pour le camp de Mauthausen où ils sont libérés par les troupes américaines en mai 1945.
Malgré leur nombre peu élevé, comparé aux autres transports qui acheminent des hommes de zone occupée depuis Compiègne jusqu’à Sachsenhausen, mais du fait de leur départ précoce, les mineurs du Nord-Pas-de-Calais ont connu presque tous les camps centraux du système concentrationnaire nazi. C’est vraisemblablement une conséquence de la véritable mutation qu’ont subie les camps de concentration après les accords entre la SS et le ministère de l’Armement, avec en particulier l’utilisation de la main-d’œuvre concentrationnaire dans l’économie de guerre du Reich. Par ailleurs, par ses origines, cet épisode tragique de la déportation de répression au départ de France est une spécificité régionale, conséquence directe de la grande grève de mai-juin 1941. C’est ainsi le seul cas de déportation d’hommes issus de la même catégorie socioprofessionnelle, celle des mineurs du Nord-Pas-de-Calais, arrêtés pour le même motif malgré des degrés de responsabilités différents quant à leur participation au mouvement de grève. Enfin, et même s’il transite par la Belgique pendant un mois, c’est le premier grand transport parti de France à destination d’un camp de concentration du Reich.
Gérard Fournier, Laurent Thiery
extrait : - LIVRE-MEMORIAL
des déportés de France arrêtés par mesure de répression
et dans certains cas par mesure de persécution
1940-1945 -memorial_1 - 30.4.2004 - page 265/266
des déportés de France arrêtés par mesure de répression
et dans certains cas par mesure de persécution
1940-1945 -memorial_1 - 30.4.2004 - page 265/266
auteur :Fondation pour la Mémoire de la Déportation
éditeur Tirésias
sources :
Sachso, ouvrage collectif de l’Amicale, Edition Pluriel Minuit, 1982,
André Sellier, Histoire du camp de Dora, Editions La Découverte, 2001