Adélaïde Hautval

Adélaïde Hautval : un médecin contre les crimes contre l’humanité

Fille d’un pasteur alsacien, Adélaïde Hautval, née en 1906, était médecin psychiatre.

Au moment de son arrestation, en avril 1942, alors qu’elle franchissait la ligne de démarcation, elle osa protester contre les occupants molestant une famille juive.
Internée à Bourges, elle fut transférée à Pithiviers, puis Beaune-laRolande, avant d’être déportée à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, composé de deux cent trente femmes pour la plupart "politiques" selon la terminologie utilisée par les autorités, en réalité opposantes au Reich et à Vichy.

Elle y refusa avec vigueur l’ordre qui lui fut donné de s’associer aux expériences pseudo-médicales pratiquées au bloc 10. Quittant Auschwitz en août 1944,
elle devait ensuite connaître le camp de Ravensbrück.

Respectueuse du serment d’Hippocrate, elle se dressa contre les crimes dont elle fut témoin privilégié, sa qualité de médecin lui valant d’être affectée aux infirmeries de ces camps. Ses notes, publiées en 1991 aux Éditions Actes Sud sous le titre ''Médecine et crimes contre l’humanité'' sont des documents dont l’intérêt est parfaitement en rapport avec le thème proposé pour le Concours national de la Résistance et de la Déportation 2004-2005 [1]

Auschwitz :

"Une Polonaise, une Autrichienne et moi-même, sommes appelées devantl’Unterscharführer (caporal ou sergent, non-médecin) et recevons un savon magistral.

Les malades ne reçoivent-elles pas les soins nécessaires ? Néglige-t-on le service ? Oh non, il s’agit d’une chose diablement plus importante, plus vitale : les médicaments que les malades devraient recevoir ne sont pas inscrits sur les feuilles de température. Berlin s’affole de cette négligence, car ces feuilles sont effectivement envoyées à Berlin pour montrer au monde la sollicitude allemande pour les détenus des camps de concentration.

Des milliers y meurent journellement dans d’atroces conditions, mais… les courbes de température seront belles, mensongères, rassurantes. Dans toute mon existence médicale, je n’ai jamais vu faire autant de "vitesses de  édimentation", de "numérations globulaires" (avec formule leucocytaire je vous prie). L’utilité ? Pratiquement aucune, mais cela "fait bien".

Ils accumulent les analyses les plus diverses, font faire des travaux sans but. Les laboratoires fonctionnent à plein rendement. Les demandes d’analyses, les flacons d’urine envahissent les tables. Mais... pour plusieurs centaines de malades, ils fournissent un cachet d’aspirine, trois ampoules, l’un ou l’autre médicament. Et pourtant il y a des monceaux de médicaments inutilisés au "Canada" (camp de triage) où s’entasse tout ce dont ils ont dépouillé les convois avant de les envoyer aux gaz.

Une ampoule pour plusieurs centaines de malades. Sait-on ce que cela signifie ? Comment faut-il l’utiliser ? À qui faut-il la donner ? Tirer au sort ? L’"organisation" (une façon de voler) de médicaments devient donc pour chaque médecin une préoccupation primordiale.

Des femmes, devenues folles, sont parquées dans un tout petit réduit. C’est infernal. On me charge de les examiner. Je m’arrange bien sûr à faire des diagnostics inoffensifs, car je ne sais que trop quelles sont leurs intentions. Mais les ordres précisent que les conclusions doivent se terminer par : "Est incapable de travailler", ce qui signifie un arrêt de mort. (Pour quelle obscure raison tiennent-ils tant à une pseudo-justification de leur décision d’extermination ?) Je n’ajoute pas cette phrase à la fin de mon compte rendu. Le Dr Rhode me convoque, me propose d’ajouter lui-même ladite phrase.

Je lui fais observer que le résultat serait exactement le même. Il se met à arpenter son bureau comme un lion en cage. Il clame : "Nous sommes tous des instruments, nous devons exécuter les ordres que nous recevons, nous ne sommes pas responsables. Il faut que vous deveniez dure !" Finalement c’est une collègue autrichienne, une camarade charmante et spirituelle qui, pour m’éviter des ennuis "sérieux", se charge de ce travail. Actuellement encore je me pose la question si, pour garder "bonne conscience", on peut admettre que quelqu’un d’autre se charge d’une besogne qui risque d’être pour lui un sujet de tourment dans la suite. Je ne puis y répondre.

Une des nombreuses "sélections". Mais cette fois-ci, Mengele, au lieu de procéder de la manière habituelle, c’est-à-dire d’inscrire celles qui sont destinées à être gazées, fait noter le numéro de celles qui ne le seront pas. C’est machiavélique. Bientôt les détenues s’en rendent compte. Beaucoup, voyant l’imminence de la sélection, avaient pris la fuite. Elles se ruent sur la porte, la forcent. Mengele consent à faire un nouveau tri. On les a toutes amassées dans une baraque. Mengele entraîne son aide SS dans un coin. Ils conviennent évidemment d’un signe. Le défilé commence. Il y en a parmi elles qui n’ont aucune chance d’échapper au verdict : amputées, atteintes de fractures ou de plaies étendues. J’essaie de découvrir le signe convenu et je finis par comprendre. Mengele, son stylomine à la main, abaisse sur lui son pouce chaque fois qu’il s’agit d’un verdict de mort. Il le laisse en l’air lorsque pour cette fois encore la victime est laissée parmi les vivants. La journée s’est passée à essayer de soustraire des détenues à l’horrible chose. Une petite de vingt ans, gentille mais le corps couvert de gale. Nous l’avons habillée pour cacher ceci le mieux possible, elle est mignonne sous son fichu de tête rouge. Mais notre subterfuge est inutile. Le soir, les camions viennent les chercher. J’écoute près de notre porte. Mon âme est lourde. Je ne puis m’empêcher de pleurer. On les charge - toujours des lamentations -, puis le moteur se remet en marche, le camion démarre, le bruit s’intensifie en passant tout près de nous, puis s’éloigne. Après quelques minutes, il revient et tout recommence. Ainsi plusieurs fois de suite. Puis c’est fini et c’est tout. Rien ne s’écroule, la nuit tombe comme d’habitude, le calme se refait, passagèrement, car demain, après-demain, dans huit jours ce sera le tour pour d’autres. Entre deux blocs, je viens de buter dans un objet : c’est un soulier. Je le reconnais. Je l’avais donné à cette petite qu’on avait essayé de sauver. Un soulier unique. Je reste un moment à le regarder."

Ravensbrück

"Les feuilles de maladie jouent un rôle tout à fait inhabituel dans notre vie médicale. Ici, elles sont au centre de nos préoccupations car elles sont des instruments redoutables ou salvateurs selon ce qu’elles contiennent. Il faut doser les degrés de température, en inscrire à celles qui n’en ont pas, la supprimer à celles qui en ont. Les résultats des analyses de laboratoire doivent être exagérés, supprimés ou inventés selon les cas. Un diagnostic dangereux est camouflé. Bientôt on finit par ne plus s’y reconnaître soi même.

Aussi y a-t-il nécessité de mener de front deux séries de feuilles de maladie : l’une officielle, la seconde réelle. Il y a une échelle graduée de procédés utilisés dans tout le Revier pour sauver les malades : leur transfert dans un autre bloc lorsque le terrain devient trop brûlant, fausses sorties, mise sur pied d’une autre maladie, suppression des premières feuilles si le séjour à l’infirmerie doit se prolonger au-delà de la durée
permise. La visite médicale a lieu deux fois par semaine. Les heures qui la suivent se passent à effacer les ordres reçus, à refaire de nouvelles feuilles de température, s’il y a lieu, afin de supprimer des traces révélatrices essentielles. "

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